Nous avons tous en mémoire cette phrase de François Hollande, prononcée lors d'un débat avec Michèle Alliot-Marie sur un plateau de télévision, et qui avait tant fait jasé à l'époque. Et bien j'en déduis aujourd'hui que François Hollande n'aime pas Julien Dray, lequel se déclarait pourtant il y a quelques mois ami intime du futur ex-couple Royal-Hollande. Parcourir le rapport de Tracfin sur l'analyse des comptes bancaires du député de l'Essonne mis en ligne par l'Est Républicain ce jour est proprement sidérant, sinon écœurant. Ce sont du moins les sentiments que m'inspire cette lecture rapide. Je conseille vivement aux militants socialistes de l'Essonne et d'ailleurs, ainsi qu'aux électeurs de Julien Dray, de ne surtout pas ouvrir ce document, ils pourraient ressentir des pulsions peu recommandables...

De mon côté, moi qui m'efforce d'être ce qu'Orwell nomme un "ordinary descent man", moi qui a le cœur à gauche mais décidément de moins en moins rose, moi qui me demande chaque jour jusqu'où cette société de l'argent-roi et de la consommation à tout prix va nous mener, ce document m'interpelle à plusieurs titres.

Evacuons la question des dépenses. C'est pourtant le point qui a fait le plus jusqu'à maintenant polémique: 550 000 euros dépensés en 3 ans, un bon client pour American Express! 175 000 euros d'horlogerie (soit un peu plus d'un million de francs, juste pour l'ordre de grandeur), je suppose que Julien Dray n'est jamais en retard à un rendez-vous. Mais bon, que voulez-vous, quand on a l'achat "compulsif"! Pour un socialiste, avouons quand même que ces menues dépenses font quelque peu flétrir la rose mais bon, après tout, au moins, il pourra toujours dire que lui au moins, il aura tout fait pour soutenir l'économie. La relance de la croissance par le pouvoir d'achat, Dray l'économiste, non seulement il est croyant mais pratiquant avec assiduité.

Par contre, arrêtons-nous sur les revenus de Julien Dray. Il est mentionné dans le rapport p.19 que les revenus mensuels provenant de ces mandats s'élèvent en moyenne entre 2006 et 2008 à près de 12 500 euros. Julien Dray est député et conseiller régional. Et bien déjà là, je m'étouffe. On pourra me dire ce que l'on voudra, mais 12 500 euros par mois pour un élu du peuple, pour moi, c'est tout simplement inconcevable. Le cancer de la démocratie, il est là. Nous y sommes au coeur. Julien Dray est enseignant-chercheur. Je ne connais pas son parcours professionnel mais si l'on en croit wikipedia, il y a fort à parier qu'il n'a jamais véritablement exercé son métier. Julien Dray est le prototype du "politicien professionnel". Elu la première fois à l'Assemblée Nationale en 1988, soit à 33 ans, il a été réélu sans discontinuité depuis. Jamais son occupation professionnelle "officielle", enseignant-chercheur, ne lui aurait permis d'atteindre de tels revenus. Ses mandats sont vitaux pour maintenir son train de vie (et l'on constate dans le rapport cité que ses besoins sont relativement hors du commun en la matière). Dois-je rappeler que les revenus salariaux moyens en France s'élève à environ 1 500 euros net par mois. Et donc, qu'avec 12 500 euros, Julien Dray gagne plus de 8 fois le salaire moyen. Et qu'il doit se situer dans le dernier décile sinon dans les 5% les plus "riches" en termes de revenus salariaux mensuels (je n'ai pas retrouvé la répartition par décile des revenus salariaux). Et cela sans jamais "travailler". Et tout cela en se réclamant socialiste. Et tout cela en déclarant représentant le peuple qui galère. Mais que peut-il bien connaitre de ce peuple qui galère avec moins de 1 000 euros par mois? Et n'est-on pas prêt à tout pour ne pas perdre cette manne financière? Qu'est-ce qui peut bien justifier qu'un élu du peuple soit rémunéré comme les 5% des salariés les mieux lotis de ce pays? Et je ne parle pas des avantages divers et variés attachés à la fonction, ni du régime de retraite. C'est curieux mais c'est sans doute le point le plus transparent de tout le rapport et pourtant c'est presque celui qui me choque le plus (presque parce que c'est difficile de hiérarchiser les motifs d'écoeurement...).

Comment sortir de ce système totalement pervers? J'ai deux propositions: la première concerne bien évidemment l'impossibilité de se présenter plus de deux fois à un même mandat, associé au non cumul strict de mandat. Je persiste: carrière et politique sont pour moi, du moins dans ma conception d'un démocratie représentative moderne, deux termes incompatibles. Enfin, ils devraient l'être, devrais-je dire! Seconde proposition, l'indemnité d'un élu devrait être calculé sur la base d'un salaire de remplacement: vous étiez prof avant d'être élu, vous gagniez 2 000 euros par mois, votre indemnité sera de 2 000 euros par mois le temps de votre mandat; vous étiez chef d'entreprise et vous gagniez 4 000 euros par mois, votre indemnité sera de 4 000 euros par mois. Et cela quelque soit votre mandat, à condition qu'il soit à plein temps, évidemment.

Pour en finir avec le cas Dray, la justice va maintenant faire son travail. Nous verrons bien si, au-delà de la faute morale, s'ajoutent des délis pénals. Mais je crains malheureusement que le second volet, s'il se concrétise, n'éclipse in fine le scandale moral soulevé par cette question de la rémunération de ceux qui nous représentent.