Décidément, je commence à me demander si l'élection du cardinal Ratzinger comme successeur de Jean-Paul II sur le trône pontifical n'est pas finalement l'une des meilleures choses qui ne soit arrivée ces dernières années au camp des anti-cléricaux et plus largement des laïques. En quelques semaines, Benoît XVI, et au travers lui l'Église catholique romaine, s'est retrouvé sous les feux nourris de la critique. De la levée de l'excommunication frappant quatre évêques de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, dont Richard Williamson qui s'est distingué à plusieurs reprises pour avoir tenu des propos clairement négationnistes, à l'excommunication par l'archevêque de Recife de la mère et des médecins ayant procédé à un avortement sur une fillette de neuf ans violée par son beau-père et enceinte de jumeaux, en passant par sa dernière sortie sur l'impact de la distribution de préservatifs sur l'épidémie du SIDA en Afrique, B16 comme le surnomment nos jeunes catholiques en langage SMS, se révèle décidément un formidable communicant (ceci dit, il avait déjà montré ses talents de grand diplomate lors de son discours de Ratisbonne avec des propos pour le moins ambigüs sur l'Islam et la violence)!

Et il faut bien toute la verve, le talent et parfois une once de mauvaise foi (oui, je sais elle est facile celle-là, d'autant plus que ça fait deux fois que je la fait) de notre ami Koz et dans une moindre mesure d'Eolas, nos deux avocats blogueurs au chevet de l'image vacillante de leur Pape, pour défendre ce qui ressemble de plus en plus à une cause perdue. Non vraiment, en ce moment, il en faut du courage pour s'afficher catholique. En voilà deux qui au moins, n'auront pas démérité de leur qualificatif de fidèles!

Je ne reviendrai pas sur l'histoire brésilienne tant elle parait hallucinante, la hiérarchie catholique elle-même ayant semble t-il pris la mesure, certes avec un léger temps de retard (mais que voulez-vous, Recife c'est loin de Rome), de l'ineptie de la décision d'excommunication pris par l'un de ses membres. Je noterai simplement qu'elle illustre avec éclat à quelles extrémités peuvent conduire le dogmatisme, et combien toute Vérité soit-disant révélée, lorsqu'elle s'applique avec le froideur théologique du Dogme, éloigne, que dis-je, s'oppose à l'Humanisme. Ce n'est certes pas une découverte ni une révélation mais bien une nouvelle illustration du caractère profondément irréconciliable des Religions avec une philosophie véritablement humaniste.

Mais attardons-nous par contre deux secondes sur cette histoire de préservatif. En fait, elle est assez révélatrice de plusieurs phénomènes. Tout d'abord sur la déclaration elle-même. Commençons par prendre acte, avec Koz et Eolas, de la déformation des propos prêtés à Benoît XVI tels qu'ils ont été rapportés, et donc commentés à l'envi, dans les médias. Je l'admets bien volontiers, jamais le Pape n'a dit que le port du préservatif aggravait l'épidémie du SIDA. Mais en quelque sorte, il a dit bien pire. J'ai, comme nous l'invite Koz, consulté La Source, Le Texte, ou du moins celle qui semble la moins sujette à déformation tendancieuse, le verbatim des déclarations de Benoît XVI que l'on peut lire sur le site de La Croix et qui émane de la salle de presse du Saint-Siège.

Première remarque à la lecture de ces quelques phrases : l'immodestie de la déclaration. B16 commence en effet ainsi son propos: "je pense que l'entité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte contre le sida est justement l'Eglise catholique". Les ONG, l'OMS, ainsi que toutes les multiples structures diverses et variées qui se battent depuis des années sur ce front apprécieront sans aucun doute cet auto-satisfecit! Et il enchaîne : "Je dirais que l'on ne peut vaincre ce problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires". Là encore les médecins, personnels soignants, accompagnants, bénévoles, structures gouvernementales et non gouvernementales apprécieront. Parce que c'est vrai quoi, prôner l'abstinence et la fidélité, cela ne relève pas du tout du slogan, du monde éthéré du concept et de l'idéal, de l'aveuglement sinon face à la nature humaine du moins face à la réalité. Mais passons, nous y reviendrons plus tard. Car le meilleur selon moi vient ensuite: "On ne peut trouver la solution que dans un double engagement: le premier, l'humanisation de la sexualité, c'est à dire un renouveau spirituel et humain qui implique une nouvelle façon de se comporter l'un envers l'autre..." Nous y sommes. Relisez attentivement et replacez tout cela dans le contexte (je vous le rappelle, une visite en Afrique). Passons sur le fait que bien évidemment, Benoît XVI a La Solution. Tous les spécialistes de la question (contrairement d'ailleurs à ce que laisse entendre certains de nos amis catholiques) expliquent qu'il n'y a pas Une Solution, pas plus d'ailleurs le préservatif que l'abstinence, mais de multiples et complexes actions à mener en parallèle, dont la distribution de préservatifs mais aussi la prévention, l'éducation, le traitement, la recherche, enfin bref, qu'à problème fondamentalement complexe il ne peut y avoir que des réponses multiples. Non, pour Benoît XVI, il y a Une Solution, la sienne. Quelle légitimité a t-il pour en parler? Depuis quand un souverain pontife a t-il des compétences en épidémiologie et plus encore en sexualité? Peu importe, il a La Solution. Mais plus encore, cette solution passe par l'humanisation de la sexualité. Je répète, l'humanisation de la sexualité. Parce que bien évidemment, c'est bien connu, ces nègres, ils baisent comme des bêtes! Il est là le problème fondamental! Il faut humaniser la sexualité de ces peuples encore sauvages. Et l'on sait très bien, nous qui avons passé quelques centaines d'années sous la coupe de l'Église, ce qu'humaniser veut dire pour ces sexologues en soutanes. Le corps haï, le Désir banni, la Femme source de tous les pêchés, la définition de la norme et donc des déviances, la sexualité réduite à sa portion congrue à savoir l'acte de procréation, la position du missionnaire, et elle seule, et j'en passe et des meilleures. Nous, et dans ce nous, les femmes européennes en particulier, qui avons du nous battre contre l'Église, pour justement reconquérir et ré-humaniser, c'est à dire réhabiliter le désir, propre de l'homme, une sexualité contrainte et codifiée par ce culte de l'anti-cul.

C'est toute la marque de fabrique de Benoît XVI, ce mot de trop, cette phrase de trop, qui rend visible la pensée profonde, et la vision intrinsèquement réactionnaire de l'Église catholique romaine aujourd'hui, là où son prédécesseur, sans doute tout aussi réactionnaire mais bien plus prudent et habile, donnait une image d'ouverture et de bonté. Il aurait pu s'arrêter au discours traditionnel sur l'abstinence et la fidélité. A la limite, exprimer le fait que, selon lui, le préservatif n'était pas une solution. Et après tout, cela n'aurait pas été plus choquant que cela. Il aurait été dans son rôle. Mais non, il aura fallu non seulement qu'il avance, sans aucune preuve scientifique et surtout sans aucune légitimité pour le dire, que la distribution de préservatifs risquait d'augmenter le problème, mais en plus, qu'il se lance dans une tirade éloquente quant à la vision que l'Église, ou tout au moins son plus haut représentant, a de la sexualité en Afrique (et on le suppose, plus largement dans le Monde). Et c'est ce qui explique à mon sens les réactions épidermiques, et par là même parfois excessives, en particulier en France. Oui, nous vivons dans une société profondément laïcisée (au passage, les réactions de certains catholiques me semblent illustrer, en creux, à quel point cet état de fait les désole) qui n'accepte plus l'intrusion des discours religieux sur ces sujets. On retrouve d'ailleurs cette crispation sur des sujets comme le droit à l'avortement, ou l'euthanasie. Et c'est sur ces sujets que, selon moi, l'on mesure la véracité de l'engagement laïque des catholiques qui justement se prétendent laïques.

Finalement, au risque de me répéter, pour nous anti-cléricaux et laïques, ce Pape est presque un don de Dieu.

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